La figure de l’Imâm dans le chiisme duodécimain

Revue de Téhéran
N° 96, novembre 2013
Auteure : Zeinab Moshtaghi

D’après un hadith du prophète Mohammad, « Celui qui meurt sans connaître son Imâm, meurt de la mort des ignorants. » Cette parole nous montre l’importance de connaître l’Imâm pour un chiite, ainsi que sa place dans sa vision du monde et sa vie religieuse. D’après les croyances chiites, avec la clôture du cycle de la prophétie, l’histoire religieuse de l’humanité n’est pas close. Il faut qu’il y ait un guide dont la mission soit non plus de révéler une shari’a, une Loi formelle, mais d’expliciter le sens secret de celle-ci. Comme Dieu est doté d’une sagesse absolue et comme tous Ses actes sont rationnels et dénués de toute dimension vaine, il faut donc qu’il existe une personne qui assume la responsabilité de guider les hommes et la société. Par ces raisons, jamais la Terre ne peut être privée d’un tel guide, qu’il soit connu publiquement ou dans l’occultation. En fait, le cycle de l’Imâmat ou la Wilâyat est la continuité de la prophétie, et l’Imâm est l’héritier spirituel du Prophète. S’il n’y a plus d’Imâm après le Prophète, ses actes et sa mission resteront incomplets et sans résultat. Il faut qu’il y ait une personne qui continue ce qu’a entrepris le Prophète. Cette personne est celle de l’Imâm. Il faut néanmoins ajouter que le Prophète de l’islam, dès le début de sa mission prophétique et sur l’ordre de Dieu, a désigné ses héritiers spirituels qui sont les Imâms ou walis. D’abord, le jour où il doit déclarer sa mission publiquement lui a été révélé : « Et avertis les gens qui te sont les plus proches » (26:214), puis le Jour d’al-Ghadir où il doit présenter, d’après l’ordre de Dieu, ’Ali ibn Abi Tâleb comme son héritier spirituel : « Ô Messager, transmets ce qui t’a été descendu de la part de ton Seigneur. Si tu ne le faisais pas, alors tu n’aurais pas communiqué Son message. Et Allah te protègera des gens. Certes, Allah ne guide pas les gens mécréants » (5:67). Et enfin, dans la tablette d’émeraude apportée du ciel par l’ange Gabriel à Fâtima al-Zahrâ, ou bien apportée au Prophète et offerte par lui à sa fille, où figurent les noms du Prophète et de ses douze Imâms en écriture dorée. [1]

Selon l’idée du chiisme, l’Imâm ou le wali est guide (hâdi) et initiateur. En tant que guide (hâdi, mahdi) pour les hommes, il est guidé lui-même par Dieu. Cette qualification de guide et de guidé appartient aux Douze Imâms du chiisme duodécimain, parce qu’ils sont d’une seule et même réalité (haqiqat). Ils sont créés d’une même lumière, celle de Dieu. Cet ensemble forme un plérôme. C’est par son essence que l’Imâmat ou la Wilâyat forme avec la mission prophétique une réalité unique.

Le sens de l’Imâm et de la Wilâyat

En général, le mot walâ et wilâyat est utilisé dans quatre cas :

1- walâ est utilisé au sens de la dilection, de l’amour (mahabbat). La dilection est à la source de la soumission du disciple envers l’Imâm dans l’ensemble de ses affaires. Le disciple essaie de devenir comme l’Imâm dans toutes ses dimensions. L’amour est un stimulant très fort. Il faut ajouter aussi le principe de tawallâ-o-tabarrâ. Tawallâ signifie se faire aimer des Imâms, s’attacher aux Imâms, et tabarrâ désigne le fait de ne pas aimer les ennemis des Imâms et d’éprouver de l’antipathie envers eux. Ce principe est très important dans les applications concrètes de la Loi. Dans les invocations, il est évoqué en s’adressant aux Imâms que le croyant aime ceux qui les aiment et ceux qu’ils aiment, alors qu’il est l’ennemi de ceux qui sont leurs ennemis et ceux qu’ils n’aiment pas.

Selon le verset 23 de la sourate Al-Shourâ (23:42), la rétribution de la prophétie du Prophète est l’amour pour sa famille : « Je ne vous demande pas de rétribution si ce n’est l’amour/affection pour mes proches« . Les « proches » du Prophète sont les Imâms de la famille du Prophète. La wilâyat désigne spécifiquement cette dilection ou amitié divine qui s’attache, comme un charisme prééternel, à la personne des douze Imâms, et les sacralise comme les « Amis de Dieu ». Or, la wilâyat se manifeste non seulement comme étant la source de la mission prophétique, mais caractérise l’état spirituel d’une vocation prophétique plus générale que celle qui est désignée techniquement comme « prophétie législatrice ». Celle-ci surajoute à la vocation prophétique comme tel un charisme propre, celui de l’Envoyé de Dieu, missionné pour révéler un Livre, une Loi nouvelle. Cette mission législatrice n’est que temporaire, tandis que la wilâyat qui conditionne l’état des prophètes tout court, est éternelle. Le mot « Wali » et ses dérivés sont beaucoup utilisés dans le Coran.

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« L’Imâm Ali dormant dans le lit du Prophète », artiste inconnu, Ahsan-ol-Kobar, 1580, Palais du Golestân.
2- L’Imâmat. Le mot Imâm désigne étymologiquement « celui qui se tient en avant » (pishwâ), c’est-à-dire « celui à qui il faut prendre les ordres religieux, les sciences de la religion », qu’il faut prendre comme modèle de conduite et de comportement. En outre, le Wali, l’Imâm, est le guide spirituel, celui qui fait autorité : « En effet, vous avez dans le Messager d’Allah un excellent modèle [à suivre], pour quiconque espère en Allah et au Jour dernier et invoque Allah fréquemment » (33:21). Le Prophète a également dit dans un hadith : « Je laisse parmi vous, deux choses très précieuses : le Coran et ma Famille. Ils ne se sépareront jamais jusqu’au Jour de la résurrection, et me rejoindront au bassin Kowthar« .

3-L’Imâm détient également la Wilâyat politique et sociale : »Dis : « Si vous aimez vraiment Allah, suivez-moi, Allah vous aimera alors et vous pardonnera vos péchés. Allah est Pardonneur et Miséricordieux » (2:31) ; « Ô les croyants ! Obéissez à Allah, et obéissez au Messager et à ceux d’entre vous qui détiennent le commandement. » (4:59) ; « Vous n’avez d’autres alliés qu’Allah, Son messager, et les croyants qui accomplissent la Salât, s’acquittent de la Zakât, et s’inclinent devant Allah. » (5:55). L’Imâm est celui qui prend la main du disciple et le fait arriver au but.

4- Le plus haut sens de la Wilâyat est la wilâyat spirituelle. La wilâyat spirituelle est une sorte d’autorité et de maîtrise extraordinaire au niveau de la création appartenant au Wali, à l’Imâm, à l’Homme Parfait : « Le Prophète a plus de droits sur les croyants qu’ils n’en ont sur eux-mêmes » (33:6). Dans la terminologie de l’islam chiite, le mot Imâm prend une acception éminente, réservée aux douze descendants du Prophète, des descendants de Ali ibn Abi-Tâleb, époux de Fâtima al-Zahrâ, la fille du Prophète, jusqu’au douzième Imâm, celui qui, depuis douze siècles, est caché. Le mot wilâyat désigne étymologiquement « celui qui a l’autorité, qui a le pouvoir de décision. » L’Imâm est celui qui détient la connaissance de l’ésotérique, le sens spirituel des Révélations divines.

L’analyse

Pour bien connaître l’Imâm ou Wali, il nous faut, d’abord, connaître le prophète. Qui est le prophète ?

Selon l’Imâm Sâdeq, il existe quatre catégories de prophètes (nabi) et d’envoyés (rasoul) :

1- Le prophète (nabi) qui, à la différence de l’Envoyé, n’est prophète que pour lui-même. C’est une prophétie intransitive qui ne dépasse pas sa propre personne.

2- Le prophète qui, en même temps qu’il perçoit les Signes et reçoit l’inspiration, voit ou entend la cause, c’est-à-dire l’Ange qui « projette » en lui les connaissances, par une vision et audition spirituelles. Cependant, il n’a cette vision et audition qu’en songe, non pas à l’état de veille. Il n’a pas, lui non plus, de mission prophétique pour un groupe quelconque. On peut citer ici le cas de Loth qui avait au dessus de lui, comme prophète et Imâm, Abraham.

3- Le prophète qui cumule les états spirituels des deux premières catégories, outre deux autres privilèges : d’une part, il peut avoir non plus seulement en songe mais à l’état de veille la perception visuelle et l’audition de l’Ange ; d’autre part, il est envoyé vers un groupe qui peut être plus ou moins nombreux. C’est le prophète envoyé (nabi morsal). L’exemple est le prophète Jonas qui suivait la shari’a de Moïse. (37:147).

4- Le prophète envoyé (nabi morsal) qui, en plus des qualifications spirituelles précédentes, ne vit plus sous la shari’a d’un prophète antérieur, mais est envoyé pour révéler aux hommes une nouvelle shari’a, dans ce cas, la prophétie prend le nom de prophétie législatrice (nabowwat tashri’i), comme les prophètes (les prophètes à la décision résolue, owlo-l-’azm), Abraham, Moïse, Jésus, Mohammad.

En outre, chacun de ces grands prophètes fut également de son vivant l’Imâm, le guide. Le verset coranique relatif à l’investiture d’Abraham évoque les conditions requises pour qu’un Imâm soit le successeur d’un prophète (2:124). Dans ce verset, Dieu dit à Abraham : « « Voici que je t’établis comme Imâm des peuples » ; [Abraham dit] : « Et dans ma descendance ? » « Ma promesse ne s’étend pas aux injustes ». » Abraham demandait pour sa postérité le privilège de l’Imâmat, la réponse divine signifie que la qualité de l’Imâm requiert une pureté spirituelle intérieure qu’aucune légitimation extérieure par descendance charnelle ne confère par elle-même.

Selon l’Imâm Bâqer, « Le Nabi est celui qui a des visions en songe et entend la voix de l’Ange, mais ne vois pas l’Ange de ses yeux à l’état de veille. L’Envoyé (rassoul) est celui qui entend la voix de l’Ange et en a la vision en songe, mais qui, en outre, le voit et l’entend à l’état de veille. Quant à l’Imâm, il entend la voix de l’Ange en songe, sans en avoir la vision. L’Ange Gabriel est celui qui dispense la communication divine (wahi) aux prophètes. L’inspiration (ilhâm) aux Awliyâ (le pluriel de wali) (les Proches de Dieu, les Imâms), la vision véridique en songe aux Spirituels.«  [2]

La nécessité de l’existence de l’Imâm

Après la clôture du cycle de la prophétie et parce qu’il n’y aura plus de prophètes, l’Imâmat ou la wilâyat apparaît comme l’héritage spirituel légué aux hommes par le cycle de la prophétie désormais close. L’Imâmat est un élément essentiel de la religion prophétique universelle, permanent à toutes les périodes du cycle de la prophétie. Deux questions se posent alors : En quoi consiste cet héritage des prophètes ? Et qui sont les héritiers des prophètes ? Les Imâms eux-mêmes répondent à ces questions dans leurs enseignements.

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« La demande en mariage de l’Imâm Ali au Prophète pour sa fille Fâtima », artiste inconnu, Ahsan-ol-Kobar, 1580, Palais du Golestân
L’Imâmat ou la wilâyat est l’ésotérique (bâtin) de la prophétie (nabowwat). Elle est inséparable de la prophétie, non seulement parce que la wilâyat constitue le fondement du charisme de la prophétie et que chaque prophète (nabi) est donc un wali, mais également car, en raison de la norme fondamentale qui vaut pour les deux, prophétie et wilâyat sont une Lumière unique rapportée tantôt à l’ésotérique tantôt dans les univers manifestés aux sens. C’est ce qu’exprime le propos du Prophète, lorsqu’il affirme que lui et Ali sont une seule et même Lumière. Cette lumière est donc manifestée en deux personnes : celle du Prophète et celle de l’Imâm. Et lorsque l’on dit Imâm, on désigne aussi bien les douze, puisque chacun et tous manifestent l’Imâmat unique en son sens. Dans les deux termes tels que Prophète et Imâm, exotérique (zâhir) et ésotérique (bâtin) ; tanzil (révélation qui fait descendre le sens spirituel dans la lettre du Coran) et ta’wil (herméneutique qui reconduit ce sens à sa source spirituelle) se rejoignent. La connexion entre l’Imâmat qui est manifesté en la personne de chacun des douze Imâms et la personne de l’Envoyé qui est à la fois le principe et le sceau des Envoyés, est évoquée dans de multiples hadiths. L’Imâm Bâqer a dit : « L’Envoyé de Dieu a dit : La première chose que Dieu créa, c’est une Lumière. Il lui fit prendre origine à Sa propre Lumière, en la dérivant de majesté de Sa Sublimité. Puis Il en détacha la lumière de Ali (Imâm)« . L’Imâm Bâqer a également dit : « Nous sommes les premiers et Nous sommes les Derniers. Nous sommes le Logos de Dieu. Nous sommes les bien-aimés de Dieu. Nous sommes la Face de Dieu. Nous sommes les trésoriers de la révélation divine. Nous sommes les templiers du Mystère divin. Nous sommes la mine de la Révélation. En nous est la signification du ta’wil. » [3]

L’Imâmat dans son ensemble est le Sceau de l’Imâmat ou de la wilâyat universelle, le douzième Imâm en particulier est le Sceau de l’Imâmat ou de la wilâyat, récapitulative de toute wilâyat. La wilâyat est la dilection divine qui sacralise les Douze Imâms comme Amis de Dieu. Elle est initiation aux secrets de la prophétie et les Amis de Dieu en sont les initiateurs. Selon le verset 42:23 du Coran, la rétribution de la prophétie du Prophète est l’amour pour sa famille, pour les membres de la Maison du Prophète : « Je ne vous demande pas de rétribution si ce n’est l’amour/affection pour mes proches.« 

Et les « proches » sont les Imâms de la famille du Prophète. À la source de la vocation prophétique, de la nabowwat, la doctrine chiite place la wilâyat. Comme nous l’avons dit, la wilâyat désigne spécifiquement cette dilection ou amitié divine qui s’attache, comme un charisme prééternel, à la personne des douze Imâms, et les sacralise comme les « Amis de Dieu » ou les « Aimés de Dieu ». Or, la wilâyat se révèle non seulement comme étant la source de la mission prophétique, mais aussi comme caractérisant l’état spirituel d’une vocation prophétique plus général que celle qui est désignée techniquement comme « prophétie législatrice ». Celle-ci surajoute à la vocation prophétique comme tel un charisme propre, celui de l’Envoyé de Dieu, missionné pour révéler un Livre, une Loi nouvelle. Cette mission législatrice n’est que temporaire, tandis que la wilâyat qui conditionne l’état des prophètes tout court, est éternelle.

Un entretien entre le jeune Hishâm ibn Hakam, un des disciples de l’Imâm Ja’far Sâdeq et Abou Marwan Amrou ibn Obayd nous montre bien la nécessité de l’existence de l’Imâm. Hishâm lui demande : « As-tu des yeux ? Que fais-tu avec ? » et ainsi de suite pour chacun des cinq sens. Abou Marwan se prête au jeu, ce qui permet à Hishâm d’arriver à l’ultime question, celle que pose une psycho-physiologie des « organes subtils » pour laquelle le cœur, comme conscience, juge en dernier recours de la certitude et des doutes des perceptions des sens. Le cœur est donc l’Imâm, le guide des perceptions sensibles, et Abou Marwan doit convenir qu’il a un cœur. Hishâm réplique : « Ô Abou Marwan, Dieu n’a donc pas abandonné tes sens à eux-mêmes sans leur donner un Imâm qui authentifie pour eux ce qui est valide, et par qui ils peuvent obtenir une certitude sur ce qui est l’objet de leurs doutes. Aurait-il laissé tous les hommes dans leurs délires, leurs doutes et leur perplexité, tandis qu’il aurait suscité pour toi un Imâm auquel tes propres sens soumettent leurs doutes et leurs délires ?«  [4] Les Imâms ont répété cette sentence : « Notre cause est difficile, lourde à assumer ; seul en est capable un Ange du plus haut rang, ou un prophète envoyé, ou un croyant dont Dieu a éprouvé le cœur pour la foi« .

La Terre ne peut rester sans Imâm

L’Imâm Mohammad Bâqer a dit : « J’atteste par Dieu que depuis la mort d’Adam, Dieu n’a jamais permis qu’il existe de monde sans qu’il y ait en lui un Imâm qui guide vers Dieu ; c’est lui le Répondant pour Dieu devant Ses serviteurs, et jamais le monde terrestre n’a été laissé sans un Imâm qui soit ce Répondant et ce Guide pour les hommes.«  [5] L’Imâm Naqi a dit : « En vérité le monde terrestre n’est jamais vide d’un Répondant et d’un Guide, et j’en atteste Dieu ! Je suis présentement celui-là.«  [6]

Abou Hamzeh a demandé à l’Imâm Ja’far Sâdeq : « La Terre peut-elle rester sans un Imâm ? » L’Imâm lui répondit : « Si la Terre restait sans Imâm, elle serait engloutie. » [7] L’Imâm Bâqer dit encore : « Si l’Imâm était absent de la Terre une seule heure, elle frémirait de vagues qui emporteraient ses habitants comme la mer emporte dans ses vagues les êtres qui l’habitent.«  [8]

Ces déclarations qui nouent un lien mystérieux et ontologique entre la présence de l’Imâm et la continuation du monde terrestre des hommes, entraînent un certain nombre de conséquences. Comme l’a dit le premier Imâm, Ali : « Jamais le monde terrestre ne reste privé de quelqu’un qui assume la tâche de répondre pour Dieu, que ce soit en public et en étant reconnu des hommes, ou en secret et en demeurant inconnu d’eux, afin que jamais les indices de Dieu et sa manifestation ne disparaissent de la Terre. La prophétie législatrice est close et scellée, tandis que persiste et continue l’Imâmat qui est l’ésotérique de la prophétie jusqu’au jour de la Résurrection, que les hommes le reconnaissent ou le rejettent. En effet, si l’Envoyé de Dieu est un Envoyé même si personne ne croit en son message, de même, l’Imâm reste un Imâm si personne d’entre les hommes ne le reconnaît. En tout état de cause, l’Imâm reste l’Imâm, même s’il doit exercer son Imâmat en secret. Aucun argument pour ou contre sa nécessité n’est à tirer des gens à son égard, d’une reconnaissance officielle ou de l’absence de celle-ci. En effet, l’Imâmat forme avec la mission prophétique une réalité d’essence unique, et la continuité de la lignée de l’Imâmat a pour raison d’être la perpétuation de l’héritage spirituel prophétique, et non le maintien d’un certain état des choses politiques. Le Prophète et l’Imâm n’ont pas pour seule raison d’être le fait que les hommes ont besoin d’eux pour la bonne marche de leurs affaires religieuses et temporelles. Certes, cette bonne marche présuppose leur existence, mais en réalité, si le monde terrestre subsiste par l’existence de l’Imâm, c’est par une raison métaphysique et mystique. C’est parce que son degré d’existence est celui de l’Homme Parfait, et que l’Homme Parfait est la raison d’être et la finalité du monde terrestre, que le monde des hommes ne pourrait pas même persévérer dans l’être sans l’existence de l’Homme Parfait. »

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Fête de Ghadir-e Khom, artiste inconnu, Ahsan-ol-Kobar, 1580, Palais du Golestân

L’Imâm et le Coran forment un couple

L’Imâm et le Coran forment un couple : « Le Coran est l’Imâm silencieux, muet (sâmit), l’Imâm est le Coran parlant (nâtiq). » [9] En tant que « Coran parlant », l’Imâm est le Guide permanent qui initie au sens vrai de la Révélation coranique, et qui maintient ainsi le Livre à l’état de Parole vivante. La réalité spirituelle et gnostique (haqiqat) du Coran est descendue dans le cœur du Prophète avant la forme des mots et des lettres, c’est-à-dire avant l’apparition visible de l’Ange « dictant » le texte au Prophète. Le Prophète est également un wali dont le statut est supérieur à l’Envoyé législateur, comme l’indique ce propos connu dans le chiisme où le Prophète déclare : « J’ai parfois un instant avec Dieu où ne sauraient me contenir ni Ange rapproché, ni prophète envoyé.«  [10] Dans un tel propos, le Prophète ne s’exprime plus en tant qu’un envoyé qui doit recevoir le texte révélé que l’Ange, mais en tant que wali.

L’Imâm Ja’far Sâdeq a demandé à l’un de ses disciples : « Ô Abou Mohammad ! Le Prophète fut l’Avertisseur. Ali fut le Guide. Mais y a-t-il un Guide (hâdi) aujourd’hui ? » Et le disciple répondit : « Oui, que ma vie te soit vouée ! Il y a toujours eu dans votre Maison un Guide succédant à l’autre, jusqu’à ce que ce soit ton tour. Que Dieu t’embrasse donc en Sa miséricorde. » L’Imâm dit alors : « Ô Abou Mohammad ! Si un verset avait été révélé pour un homme et qu’une fois cet homme mort, le verset était également mort, alors tout le Livre serait aujourd’hui mort. Mais non ! Le Coran est vivant et continuera de s’accomplir auprès de ceux qui vivront à l’avenir, comme il s’est accompli chez ceux qui ont vécu aux époques passées.«  [11]

Si la personne du Prophète garde la préséance sur celle de l’Imâm, il existe une tendance latente à professer l’égalité de l’un et de l’autre. La raison en est que dans la personne même du Prophète, la wilâyat a la préséance sur la mission prophétique législatrice, et que c’est précisément cette wilâyat que l’Imâm hérite de lui. En effet, Prophète et Imâm sont d’une même essence pléromatique dont le Prophète manifeste l’exotérique tandis que le rôle de l’Imâm, en tant que Sceau de la wilâyat universelle, est d’en faire connaître l’ésotérique. Le Prophète a ainsi dit : « Ali ibn Abi Tâleb a été missionné secrètement avec chaque prophète ; avec moi, il l’a été visiblement. » L’Imâm est donc qualifié en propre par l’état spirituel qui, chez le Prophète, a la préséance sur sa propre mission prophétique.

Mais précisément cet état supérieur a la mission prophétique législatrice et qui conditionne celle-ci. Cet état, c’est-à-dire la wilâyat du Prophète, est en lui la source de sa mission prophétique et de son message prophétique. La manifestation personnelle de la wilâyat au monde terrestre visible est réservée en propre à l’Imâm dont la personne en son essence est faite de la même Lumière, cette Lumière qui est l’Esprit et l’essence de la prophétie éternelle (haqiqat mohammadiyya). C’est pourquoi la lignée prophétique est doublée, de prophète en prophète, par la lignée des Imâms.

Par conséquent, le lien de parenté extérieure terrestre entre les douze Imâms et le Prophète n’est que le signe de leur parenté originelle, dans leur préexistence à ce monde. Et cette union dans le Plérôme constitue le modèle et la source de toute parenté spirituelle.

Les Imâms après le Prophète

Les Imâms sont désignés par Dieu. Le Prophète a dit : « Les Imâms après moi sont au nombre de douze ; le premier est Ali ibn Abi Tâleb, le douzième est le Résurrecteur (Qâ’im), Mahdi (littéralement : celui qui est guidé), par lequel Dieu fera se réaliser la conquête des Orients et des Occidents de la Terre. » Le Prophète a également dit en s’adressant à son propre héritier spirituel (wasi) : « Ô Ali ! Les Imâms guides et guidés, tes descendants les Très-Purs, seront au nombre de douze. Tu es le premier ; le nom du dernier sera mon propre nom ; quand il paraîtra, il remplira la terre de justice et d’harmonie, comme elle est remplie [actuellement] d’oppression et de violence.« 

En allusion à la nuit de son assomption céleste (mi’râj), le Prophète atteste avoir vu sur les montants du Trône douze lumières, et dans chacune de ces lumières une ligne d’écriture de couleur verte portant respectivement le nom de chacun des douze Imâms. [12] Le Messager de Dieu raconta que la nuit où Dieu Tout-Puissant l’invita à ce voyage, Il lui parla des Imâms. Puis il continua : « Dieu me demanda : « Ô Mohammad, aimerais-tu les voir [les Imâms, de Ali jusqu’au dernier] ? » « Oui ! » « Avance devant toi. » Je me suis avancé et [vis] Ali fils d’Abou Tâleb, Hassan fils de Ali, Hussein fils de Ali, Ali fils de Hossein, Mohammed fils de Ali, Ja’far fils de Mohammad, Moussa fils de Ja’far, Ali fils de Moussa, Mohammad fils de Ali, Ali fils de Mohammad, Hassan fils de Ali et l’Argument (Hojjat), le Sustentateur (qâ’im) qui était comme un astre au milieu d’eux. « Ô Seigneur, qui sont-ils ? » « Ceux-là sont les Imâms et celui-là est le Sustentateur (qâ’im) qui rendra licite Mon licite et illicite Mon illicite ; il Me vengera de Mes ennemis. Ô Mohammad, aime-le parce que Je l’aime, et J’aime ceux qui l’aiment. » [13]

Nous retrouvons le même thème existant dans la tablette d’émeraude apportée du ciel par l’ange Gabriel à Fâtima al-Zahrâ, ou bien apportée au Prophète et offerte par lui en présent à sa fille. Cette tablette d’émeraude comportait écrits en lettres dont l’or flamboyait comme la lumière du soleil, les noms du Prophète et de ses douze Imâms. Les Imâms ont une pureté immaculée (’isma) conférée par un don divin. Il existe deux versets coraniques à ce propos : le verset 54 de la sourate Al-e ’Imrân, et le verset 33 de la sourate al-Ahzâb (également appelé le verset de la Purification, tathir) : « Dieu veut écarter de vous toute souillure, ô membres de la Famille du Prophète, et vous conférer une totale pureté. » (33:33).

Alors que les cinq membres de sa famille étaient groupés à l’ombre de son manteau, le Prophète a dit : « Mon Dieu, voici les membres de ma maison ; mon frère (Ali) est le prince des Imâms, ses fils sont les fleurons de ma descendance et ma fille, la souveraine des femmes. Le Mahdi sera issu de nous. » Lorsque l’un des Compagnons (Jâber Ansâri) demanda : « Ô Envoyé de Dieu, qui est le Mahdi ?« , le Prophète lui répondit : « Il y aura neuf Imâms descendants de Hossein. Le neuvième sera le Qâ’im ; il remplira la terre d’harmonie et de justice comme elle est aujourd’hui remplie de tyrannie et de violence. Il combattra pour reconduire [la révélation] à son sens spirituel (ta’wil), comme j’ai moi-même combattu pour la révélation du sens littéral (tanzil)« . (Hadith Kassa). À côté de l’herméneutique chiite du Coran, l’herméneutique imâmocentrique est nécessaire. L’Imâmologie recèle en elle-même le secret de Dieu et de l’homme, c’est-à-dire le secret du rapport institué entre Dieu et l’homme en tant que ce rapport ne pouvait s’instituer que par des « hommes de lumière ». La théophanie des douze Imâms, ou plutôt celle des quatorze Immaculés, s’accomplit comme une descente d’univers en univers, en une succession graduelle.

La ziyârat Djâme’eh, un pèlerinage spirituel aux douze Imâms, issue de l’Imâm Ali al-Naqi, le dixième Imâm, constitue une parfaite leçon d’Imâmologie. Elle récapitule les attributs des Imâms. La ziyârat commence ainsi : « Que le salut sur vous, ô membres de la Maison de la prophétie, qui êtes le lieu du Message prophétique, le lieu où se succèdent les Anges, le lieu où descend la Révélation divine… » L’amour (ou l’affection) est une question de cœur, et l’amour à l’égard des Imâms de la famille du prophète Mohammed a été rendu obligatoire au croyant. « Dis : Je ne vous demande pas de rétribution si ce n’est l’amour/affection pour mes proches » (42:23). L’amour est un facteur très important, car il joue un rôle central dans la vie d’un croyant. L’amour conduit à imiter l’Imâm et à le prendre pour modèle.

L’Imâm Sâdeq a dit : « Celui qui se connaît soi-même connaît son Seigneur. » [14] L’homme atteint la connaissance de soi au travers de celle de son Imâm, de « l’âme de son âme ». Parce que cette connaissance le révèle à lui-même sous la forme de son être même, « celui qui se connaît soi-même (son âme) connaît son Seigneur ». Ainsi, en se connaissant soi-même (son âme), c’est son Imâm que celui-là connaît. Or, celui qui connaît son Imâm connaît son Seigneur. Il y a ainsi alternance ou substitution entre la notion de l’Imâm et la notion du soi : connaître son Imâm, c’est se connaître soi-même, c’est connaître son Imâm (l’Âme de l’âme) et connaître son Seigneur ».

La connaissance que le gnostique a de l’Imâm n’est pas une simple connaissance de sa personne extérieure en sa manifestation physique ; cette connaissance, n’importe qui en est capable. Connaître vraiment l’Imâm, c’est être présent à la présence de l’Imâm comme Témoin de Dieu. La présence à Dieu de ce Témoin de Dieu signifie la présence de Dieu à lui-même dans cet Adam éternel, dans le secret, l’ »ésotérique ».

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« Le garant de la gazelle » (surnom de l’Imâm Rezâ), miniature de Mahmoud Farshchiân, 1979
Être présent à l’Imâm, c’est donc bien être présent par lui à Dieu. L’Imâm est le Témoin que Dieu regarde et par qui il regarde : c’est par les Imâms, l’ »Imâm intérieur », qu’il connaît. C’est à ce titre que les Imâms sont également qualifiés comme étant simultanément les Trésoriers et les Trésors de la science divine, c’est-à-dire comme étant à la fois l’organe et l’objet de la connaissance divine. En effet, tout ce qui est objet de sa connaissance, l’Être Divin le connaît en se connaissant lui-même, c’est-à-dire en tant que connaissance de soi-même. Ce que l’Être Divin connaît ainsi, ce sont les formes des êtres : de même qu’il connaît les êtres de la cosmogénèse par leurs Anges, de même, c’est par les Imâms et les Awliyâ qu’il connaît les êtres accomplissant leur Retour vers lui. [15]

Le douzième Imâm

À partir du moment où s’achève le cycle de la prophétie, commence le cycle de l’Initiation, c’est-à-dire le cycle des Imâms, les Aimés de Dieu qui initient leurs adeptes à l’ésotérique de la prophétie. Certes, initiation et prophétie sont présentes dans la personne du prophète. La wilâyat ou initiation divine du prophète est la source de sa mission prophétique. De même que le cycle de la prophétie a trouvé sa perfection et son achèvement dans le Sceau des prophètes, de même, le cycle de l’Initiation trouve son achèvement dans le Sceau des Initiés (khâtam al-Awsiyâ). Douze Imâms ont assumé la fonction initiatique de Guides spirituels depuis le message prophétique du dernier Prophète ; le dernier d’entre eux étant, comme nous l’avons vu, l’Imâm du temps ou l’Imâm caché.

Comme nous l’avons également souligné, la Terre ne peut pas être privée d’un Imâm, fût-il caché et invisible, parce qu’elle serait alors sans communication avec le Ciel : l’Imâm est le pôle mystique ; et s’il cessait d’exister, l’humanité ne saurait persévérer dans l’être. Que la grande masse des humains soit inconsciente de l’existence de ce pôle, cela ne change rien à la chose. D’autre part, le plérôme des Douze est d’ores et déjà constitué et achevé. Douze est le nombre parfait sans lequel l’Imâmat serait incomplet, et en raison même de sa perfection, le nombre douze ne serait être dépassé. Il faut donc que le douzième Imâm existe dès maintenant, il faut qu’il ait existé en ce monde dès l’instant où le onzième Imâm le quittait. Cependant, le cycle de l’Initiation ou de la wilâyat est encore inachevé, la parousie du douzième Imâm encore attendue. Dès lors, il faut que le douzième Imâm, tout en étant d’ores et déjà là, soit encore l’Attendu ; il faut donc qu’il soit à la fois « existant au passé » et « existant au futur », et c’est cette simultanéité même qui détermine le mode de son existence aujourd’hui : présence « entre les temps », présence invisible et permanente, depuis son occultation « mineure » commencée en 260, jusqu’à la fin du temps de l’histoire. Les douze Imâms sont ceux qui guident leurs adeptes au sens spirituel caché, intérieur, ésotérique (bâtin) de la Révélation énoncée par le Prophète, ceux dont l’enseignement reste tout le temps postérieur au dernier Prophète et ce, jusqu’à la parousie de l’Imâm caché. Ils sont la source d’une tradition spirituelle qui ne s’improvise ni ne se reconstruit à coup de syllogisme, de même que leurs personnes, surnaturelles et médiatrices, polarisent la dévotion de leurs adeptes. L’Imâm reste l’Imâm, même s’il doit exercer son Imâmat en secret.

L’Imâmat dépend si peu de la reconnaissance des hommes qu’en réalité aucun des douze Imâms, hormis le premier, n’exerça jamais une autorité temporelle. Les hommes ont certes besoin des Imâms pour la bonne marche de leurs affaires religieuses et temporelles, mais si le monde terrestre subsiste par l’existence de l’Imâm, c’est pour une raison métaphysique et mystique : c’est parce que son degré d’être est celui de l’Homme Parfait. Cet Homme Parfait étant la raison d’être et la finalité du monde terrestre, le monde des hommes ne pourrait pas même persévérer dans l’être sans son existence. L’Imâmat du douzième Imâm ne dépend pas de la reconnaissance des hommes. L’Imâmat n’est pas une dynastie comme les autres, à côté des autres. Un Imâm n’est pas un « prétendant » à l’Imâmat, il est l’Imâm. Le sixième Imâm, l’Imâm Ja’far Sâdeq, affirmait dans ce sens que jamais la Terre ne pourrait être privée d’un garant de Dieu, un Hojjat répondant pour lui. Pour l’Imâmologie chiite, ce motif est essentiel et est à la source de son statut de « pôle du monde », du « pôle des pôles » sans lequel l’existence terrestre ne pourrait continuer un instant de plus.

De plus, parce que le Coran ne peut être à lui seul le Témoin, il faut donc qu’il existe un Mainteneur, un herméneute, qui en connaisse la gnose intégrale (haqiqat), parce que le Coran contient essentiellement un exotérique (zâhir) et un ésotérique (bâtin), voire jusqu’à sept profondeurs ésotériques. Donc, celui qui, après le Prophète, comprend parfaitement le Coran, est son Mainteneur, celui qui connaît sa gnose intégrale et qui est l’Imâm.

Le Prophète a déclaré : « S’il ne restait à ce monde qu’un seul jour de durée, Dieu allongerait ce jour pour y susciter un homme de ma descendance dont le nom serait mon nom et le surnom, mon surnom ; il remplirait la Terre de paix et de justice, comme elle est aujourd’hui remplie de violence et de tyrannie. » [16] La croyance en l’Imâm al-Mahdi, le douzième Imâm, vivant en occultation depuis plusieurs siècles et devant revenir sur terre pour établir la paix et la justice dans le monde, est un pilier fondamental des croyances chiites. Elle constitue pour les chiites un objectif toujours actuel mais aussi une orientation, une méthode, un programme qui permet de faire face aux adversités et aux difficultés, et de construire quotidiennement l’Islam dans l’authenticité.

Connaître l’Imâm Mahdi implique de connaître ses objectifs. Cette connaissance joue un rôle décisif dans le cours de la vie des croyants, car elle nous permet de déterminer ceux qui vont dans le sens de son programme secret. Il est facile de les connaître car le programme de l’Imâm Mahdi est l’islam, et ses objectifs sont aussi ceux de l’islam. L’objectif de l’islam peut être résumé ainsi : la réalisation du bonheur de l’homme qui repose sur l’acquisition de l’ensemble des perfections.

Pour le réaliser, il faut faire disparaître l’ensemble des obstacles dont le plus grand et le plus dangereux est l’oppression des gens. Ainsi, nous découvrons facilement l’un des objectifs de l’Imâm du Temps, le plus important et le plus apparent, car s’opposer à l’injustice et à l’arrogance est le prélude à la spiritualité pure, à la guidance et à la foi. L’objectif de l’Imâm du Temps est donc de purifier la terre des oppresseurs et des injustes pour empêcher qu’ils se corrompent et corrompent les autres jusqu’à ce que se réalisent les conditions nécessaires permettant aux hommes de se parfaire dans les différents domaines et d’atteindre le bonheur.

Lorsque l’on aime quelqu’un, n’aime-t-on pas parler tout le temps de lui, l’évoquer, le faire connaître aux autres ? L’Imâm Sâdeq encourageait ses compagnons à évoquer l’Imâm de leur temps dans leurs assemblées, à parler de lui, à transmettre ses paroles : « Vous vous réunissez et vous discutez ensemble ? » « Oui ! » « J’aime ce genre d’assemblées. Rendez vivant notre ordre parmi vous ! Car Dieu fait Miséricorde (ou Que Dieu fasse Miséricorde), ô Fudayl, à celui qui fait vivre notre ordre, à celui qui nous évoque, à celui chez qui nous avons été évoqués.«  [17]

La Parousie

La Parousie, l’Apparaître future de l’Imâm présentement caché, sera la manifestation des secrets divins (asrâr-e elahi) cachés dans la lettre des Révélations et des prescriptions de la religion positive. Règne du ta’wil, cette parousie sera la libération de toutes les servitudes. Avec la parousie de l’Imâm Caché qui clôturera le cycle de l’Initiation, ces hautes connaissances atteindront leur plénitude. La parousie du douzième Imâm marque l’achèvement de l’Homme intégral, l’Homme parfait.

Le Prophète annonce en ces termes l’avènement du dernier Imâm : « Les êtres des cieux et de la terre le connaîtront ; le Ciel ne gardera pas une seule goutte de ses eaux sans la répandre en une pluie bienfaisante, et la Terre ne laissera pas une seule de ses végétations sans la faire germer ni croître, si bien que les vivants d’alors souhaiteront la résurrection des morts. Elle sera l’œuvre préparée par l’Imâm assisté de ses compagnons, et cette œuvre il l’a d’ores et déjà commencée par ceux qui, de génération en génération, sont les « compagnons de l’Imâm caché ».«  [18] L’Imâm Kâzem a également dit « Celui qui aide quelqu’un qui nous aime contre un de nos ennemis et qui l’a fortifié et encouragé jusqu’à faire apparaître la vérité à notre propos de la meilleure façon, et a montré le faux que désirent nos ennemis pour repousser nos droits de la plus laide façon, et ce jusqu’à attirer l’attention des insouciants, rendre clairvoyants ceux qui apprennent, et augmenter le discernement de ceux qui savent, celui-là, Dieu Très-Elevé lui fait atteindre les plus hauts degrés du Paradis, le jour du Jugement Dernier.«  [19]

L’attente

L’ »attente » de sa délivrance est en fait celle du résultat de nos actes, de notre allégeance, de notre foi en vue de sa Délivrance. Comme quelqu’un qui demande une ressource de Dieu en faisant une aumône – l’aumône étant la cause de la descente de la ressource – et qui en attend le résultat. Certains se sont illusionnés et ont cru qu’attendre la délivrance est le meilleur des actes, alors que la véritable attente signifie que tous les espoirs de l’individu et toutes ses aspirations soient centrés sur le combat en direction de Dieu.

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« L’Attente », miniature de Mahmoud Farshchiân

L’un des dangers de la longueur de l’occultation de l’Imâm Mahdi est la dureté du cœur. Le durcissement du cœur constitue un obstacle à l’accès à la « réussite » (tawfiq) divine et aux bénédictions de l’Imâm, même absent, en ce monde et dans l’Au-delà. Il retarde la manifestation de l’Imâm du Temps, selon cette parole de l’Imâm Ali : « Le Sustentateur issu de nous aura une occultation qui sera longue. C’est comme si j’étais avec les compagnons qui errent durant son occultation, comme errent des troupeaux de moutons à la recherche d’un pâturage qu’ils ne trouvent pas. Aussi, celui d’entre eux qui reste ferme dans sa religion et dont le cœur ne s’est pas durci à cause de la longueur de son occultation sera avec moi au même degré le Jour du Jugement dernier.«  [20] L’Imâm Sâdeq a dit : « Celui qui se réjouit d’être un compagnon du Sustentateur, qu’il attende et qu’il agisse avec piété et bonne morale en l’attendant. S’il meurt et que le sustentateur se dresse après lui, il aura la même récompense que celui qui le connaîtra. Alors appliquez-vous et attendez.«  [21] L’Imâm Mahdi a également dit lui-même : « Si nos partisans – que Dieu leur accorde la réussite à Lui obéir – avaient rassemblé leurs cœurs dans l’acquittement de leur engagement, la prospérité n’aurait pas tardé à venir à eux par notre rencontre, et la félicité aurait accouru vers eux lorsque nous aurions vu leurs justes connaissance et sincérité. Ce qui nous éloigne d’eux n’est autre que ce que nous détestons et que nous n’affectionnons pas de leur part. Dieu est Celui qui est Appelé au secours, Celui sur Qui nous comptons ! Quel Bon Délégataire, et que Ses Prières soient sur notre Maître l’annonciateur et l’avertisseur, Mohammad et sa famille pure !«  [22]

Conclusion

Au cycle de la prophétie a succédé le cycle de l’Imâmat, celui de l’Initiation spirituelle de la gnose ; il n’y a plus de prophète (nabi), mais demeurent les Amis de Dieu, les Awliyâ. Pour la vision chiite, l’histoire religieuse de l’humanité n’est donc pas close avec la fin du cycle de la prophétie. Il faut qu’il y ait un guide dont la mission soit non plus de révéler une shari’a, une Loi, mais révéler le sens secret de celle-ci. Jamais la Terre ne pourrait être privée d’un tel guide, qu’il soit connu publiquement, ou qu’il soit dans l’occultation. La mission prophétique constitue son aspect extérieur, tandis que l’Imâmat en est l’ésotérique.

Le douzième Imâm, vivant en occultation depuis plus de dix siècles et devant revenir sur terre pour établir la paix et la justice dans le monde, est un pilier fondamental des croyances chiites. Ce retour constitue pour les chiites plus qu’un objectif proche, toujours actuel, mais une orientation, une méthode, un programme qui permet de faire face aux adversités et aux difficultés, et de construire quotidiennement l’islam dans l’authenticité. Comme le dit une invocation chiite, « Mon Dieu, fais-Toi connaître à moi, car si Tu ne Te fais pas connaître à moi, je ne connaîtrai pas Ton Prophète. Mon Dieu, fais-moi connaître Ton Messager, car si Tu ne me le fais pas connaître, je ne connaîtrai pas Ton Argument. [Ton Imâm] Mon Dieu, fais-moi connaître Ton Argument, car si Tu ne me le fais pas connaître, je m’égarerai de ma religion.«  [23]

Sources :
- Motahhari, Mortezâ, Shesh Maghâleh (Six articles), Sadrâ, 4e éd., 1368 (1989).
- Javâdi Amoli, Abdollah, Tajjali-e velâyat dar Ayeh-ye Tathir (La manifestation de la wilâya dans le Verset de la purification), 1ère éd., 1379 (2000).
- Safi Golpâygâni, Lotfollah, Montakhab al-Athar fil Imâm thani ’ashar (Choix d’œuvres sur le Douzième Imâm), Téhéran, 1333 (1954), pp. 58-61
- Qomi, Abbâs, Kollyât-e Mafâtih al-Jinân, Téhéran, éd. Elmi.
- Majlessi, Mohammad Bâqer, Bihâr al-Anwâr, vol. 2, 13, 36, 51, 52, 53, traduction de Mohammad Hassan ibn Mohammad Wali Oroumieh, Téhéran, éd. Eslâmieh, 1397 de l’Hégire.
- Kolayni, Abou Ja’far Mohammad Ya’ghoub ibn Eshâgh, Osoul al-Kâfi, commentaire de Seyyed Mahmoud Ketâbtchi, éd. Elmiyya Eslâmiyya, vol. 1 et 2.

Notes

[1] Kolayni, Abi Ja’far Mohammad Yaghoub ibn Eshâgh, Osoul Kâfi, avec le commentaire de Seyyed Mahmoud Ketâbtchi, Enteshârât Elmiyeh Eslâmieh, vol. 1, p. 527, 88.

[2] Kolayni, Osoul Kafi, commentaire de Seyyed Mahmoud Ketâbtchi, éd. Elmiyeh Eslamieh, vol. 2, p. 248.

[3] Ziyârat Jâme’ ; Rajab Borsi, Mashâriq al-Anwâr, éd. Beyrouth, chap. XX, p. 39.

[4] Kolayni, Osoul al-Kâfi, avec le commentaire de Seyyed Mahmoud Ketâbtchi, éd. Elmiyeh Eslâmieh, vol. 1, pp. 238-240.

[5] Ibid., hadith no. 8, p. 252

[6] Ibid., hadith no. 9.

[7] Ibid., hadith no. 10.

[8] Ibid., hadith no. 12.

[9] Ibid., chapitre 7, hadith no. 3.

[10] Sheikh Najmoddin, Mirsâd al-’Ibâd, pp. 134-135.

[11] Ibid.

[12] Safi-e- Golpâygani, Lotfollah, Al-Imâm al-Thâni Ashar, Téhéran, 1333, pp. 58-61.

[13] Majlessi, Mohammad Bâqer, Bihâr al-Anwâr, vol. 36, pp. 222-223, hadith no. 23.

[14] Kolayni, Osoul al-Kâfi, commentaire de Seyyed Mahmoud Ketâbtchi, éd. Elmiyeh Eslâmieh, vol. 2, p. 135 ; Mafâtih al-Jinân, invocation au temps de l’occultation de l’Imâm du temps.

[15] Sharh-e- Kafi, p. 475.

[16] Majlessi, Mohammad Bâqer, Bihâr al-Anwâr, Téhéran, éd. Islâmieh, 1397 de l’Hégire, vol. 13, pp.50-51

[17] Wasâ’il al-Shi’a, vol. 14, p. 501, hadith no. 9691.

[18] Majlissi, Mohammad Bâqer, Bihâr al-Anwâr, traduction de Mohammad Hassan ibn Mohammad Vali Oroumieh, 1397 de l’Hégire, vol. 13, pp. 50-51, 574, 578.

[19] Ibid., vol. 2, p. 10, hadith no. 20.

[20] Ibid., vol. 51, p. 51, 109, hadith no. 1.

[21] Ibid., vol. 52, p. 140, hadith no. 50.

[22] Ibid., vol. 53, p. 177, hadith no. 50.

[23] Kamâl al-Din, vol. 2, p. 343 ; « Invocation récitée durant l’occultation de l’Imâm du Temps », Sheikh Abbâs Qomi, Mafâtih al-Jinân ; Osoul-e Kâfi, Kitâb al-Hojjat, vol. 2, p. 144.

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