Les sermons de l'imam Ali (as) peuvent être retrouvés dans Nahj al-Balagha

Montée et déclin des communautés, vus par l’imam Ali

Note : cet article est l’un des articles gagnants du concours international sur Nahj Al-Balagha organisé par la World Federation of KSIMC.

L’article peut être également télécharger et lu en pdf.

 

Montée et déclin des communautés à la lumière de « Nahj al-Balâgha »

 

Par cheikh Hadi Al-Demistani

Introduction

Le livre « Nahj al-Balâgha » (la voie de l’éloquence) est sans doute l’un des livres les plus marquants de l’héritage islamique et de la littérature arabe. Compilé par al-Sharîf al-Raḍî (rah) durant le premier quart du 11ème siècle ap. J.C., il continue à guider les croyants sur la voie du salut et à émerveiller les admirateurs de l’éloquence.

C’est un livre qui regorge de sagesses et d’enseignements de l’imam ‘Alî ibn Abî Ṭâlib (as). L’un des très nombreux sujets abordés dans cet ouvrage est la montée et le déclin des communautés. Ce sujet est en fait assez récurrent dans les textes islamiques comme en témoigne le Saint Coran qui l’aborde à plusieurs reprises dans de nombreux versets. Ainsi, par exemple, Dieu dit : « Allah veut vous éclairer, vous montrer les voies des hommes d’avant vous »[1].

Il est important de rappeler que l’Histoire est composée de peuples et communautés qui ont vu le jour pour persister et dominer pendant des décennies ou siècles entiers avant de débuter un long et périlleux déclin. Quel que soit la région du monde concernée, c’est un schéma qui ne cessera de se répéter. Effectivement, Dieu dit dans le Saint Coran : « Ainsi faisons-Nous alterner les jours parmi les gens »[2]. Bien évidemment, cette montée et ce déclin des communautés ne sont pas les fruits du hasard mais reposent plutôt sur des facteurs logiques dont ils sont la conséquence.

Par ailleurs, lorsque l’imam ‘Alî (as) évoque ces facteurs, c’est dans une logique d’avertissement pour ses contemporains ainsi qu’aux futures générations qui entendront ses mots pour éviter de répéter les erreurs passées et, de ce fait, tomber dans l’échec qu’est le déclin. En effet, réussir à construire un futur prospère dépend grandement de la capacité d’éviter les erreurs du passé comme l’explique l’imam ‘Alî (as) lui-même :

« Vous devriez aussi craindre les calamités qui ont frappé des peuples avant vous à cause de leurs mauvaises actions et leurs actes détestables. Souvenez-vous, dans les temps favorables comme dans les mauvaises passes, de ce qui leur est arrivé, et soyez prudents à ne pas devenir comme eux. »[3]

Par conséquent, il ne faut donc pas lire ses paroles comme émanant d’une personne analysant de manière neutre ces phénomènes mais comme un avertisseur qui veut donner une leçon. D’ailleurs, comme nous allons pouvoir l’observer, le ton de l’imam ‘Alî (as) est grave, solennel et alarmant à ce sujet. Il se place de cette façon dans la lignée des enseignements divins et insiste sur une réflexion nécessaire pour notre communauté que le Coran n’a eu de cesse de rappeler :

« Des événements se sont passés avant vous ; parcourez la terre : voyez quelle fut la fin de ceux qui criaient au mensonge. »[4]

« N’ont-ils pas parcouru la terre pour voir ce qu’il est advenu de ceux qui ont vécu avant eux ? Ceux-là les surpassaient en puissance et avaient labouré et peuplé la terre bien plus qu’ils ne l’ont fait eux-mêmes. Leurs messagers leur vinrent avec des preuves évidentes. Ce n’est pas Allah qui leur fît du tort ; mais ils se firent du tort à eux-mêmes. »[5]

Dans notre présente étude, ces différents facteurs de montée et de déclin seront abordés à la lumières des paroles de l’imam ‘Alî (as) à travers ses sermons et lettres présents dans « Nahj Al-Balâgha », suivis d’une analyse de leur contenu avec leur contexte, philosophie et sagesse.

L’importance de l’union et de l’unité

« Sache que personne ne désire plus que moi l’unité des membres de la nation de Muhammad (que les bénédictions d’Allah soient sur lui et sa famille). »[6]

C’est avec ces termes que l’imam ‘Alî (as) s’adresse à Abû Mûsâ al-Ash‘arî dans l’une de ses fameuses lettres. En outre, toute personne qui étudie sa biographie sait à quel point il insistait sur l’importance de préserver l’unité de la communauté[7].

En effet, la montée civilisationnelle de toute communauté ne peut se faire si cette dernière est rongée par la désunion et la division. Celle-ci ne serait alors qu’une nation composée de différentes factions opposées entre-elles qui ne savent pas s’unir sur des points communs pour l’intérêt général de la communauté. Par conséquent, elles privent cette dernière de sa principale force qui réside dans l’union et l’unité de ses membres. Un individu, tout seul, ne dispose que d’un champ d’action très limité alors que plusieurs personnes qui unissent leurs efforts forment une barrière infranchissable pour l’ennemi et une énergie qui dépasse les limites ordinaires.

C’est ainsi avec ces mots que l’émir des croyants (as) décrit la force que formaient les croyants qui nous ont précédés lorsqu’ils décidèrent de s’unir :

« Regardez comment ils étaient quand leurs groupes étaient unis, quand leurs avis étaient unanimes, quand leurs cœurs étaient modérés, quand leurs mains s’entraidaient, quand leurs épées étaient prêtes à s’aider les unes les autres, quand leurs yeux étaient aiguisés et quand leurs objectifs étaient les mêmes. Ne sont-ils pas devenus des maîtres à divers coins de la terre et des dirigeants au-dessus de tous les mondes ? »[8]

Ensuite, l’imam ‘Alî (as) continue en décrivant leur situation quand la désunion les frappa de plein fouet, leur faisant perdre la bénédiction de Dieu et leurs acquis, ce qui marqua la fin de leur apogée :

« Ensuite, observez également ce qui leur est arrivé vers la fin quand la division les a touchés, quand l’unité s’est brisée, et quand des divergences se sont levées au milieu de leurs propos et dans leurs cœurs. Ils se sont divisés en divers groupes, se sont éparpillés et se sont combattus. Puis Allah a ôté d’eux le vêtement de Son honneur et les a privés de la prospérité qui était le fruit de Ses faveurs. Seules leurs histoires sont restées auprès de vous, pour guider ceux qui en tirent des leçons. » [9]

Il est intéressant de noter que dans le même sermon avant cet extrait abordant le sujet des peuples croyants passés, il mentionne l’union comme un facteur qui joue un rôle important dans la réussite civilisationnelle lorsqu’il parle des peuples passés de manière plus générale, quelle que soit leur orientation religieuse. On comprend alors que ce facteur est valable pour toute l’humanité. Il dit :

« Attachez-vous à tout ce qui leur a permis d’avoir une position honorable, qui a fait que les ennemis ne se sont pas approchés d’eux, qu’un sentiment de sécurité s’est propagé parmi eux, que les riches se sont inclinés devant eux et qu’une distinction s’est attachée à leur corde. Ce qui a permis cela, c’est de s’abstenir de la division, de rester unis, de s’appeler les uns les autres à cela et de se conseiller les uns les autres dans cet objectif. Et évitez tout ce qui leur a brisé l’échine et qui a affaibli leur force, comme porter une malice dans le cœur, une haine dans la poitrine, se détourner et retenir la main au lieu de s’entraider. »[10]

Bien sûr, les premières générations de la communauté musulmane n’échappent pas à ce constat. Les Arabes de la péninsule arabique avant l’islam avaient un énorme potentiel étant de très bons combattants habitués à la rudesse de la vie imposée, entre autres, par leur environnement désertique. Mais cette force était sans cesse gâchée par les conflits et guerres internes qui existaient entre les différentes tribus. Jusqu’à ce que Dieu leur envoie son messager et le sceau des prophètes, Muhammad (s), et avec lui la bénédiction qu’est l’islam qui créa dans cette société une unité et union autour de principes et intérêts religieux communs. L’imam ‘Alî (as) dit à ce propos :

« Leur majorité était divisée. Ils étaient frappés d’une terrible angoisse et ils se trouvaient sous des couches d’ignorance. Ils enterraient leurs filles vivantes, adoraient des idoles, ne respectaient pas les liens de parenté et s’adonnaient au vol. À présent, observez les différentes faveurs qu’Allah le Glorifié leur a offertes, en leur envoyant un Messager qui les a amenés à s’engager à Lui obéir et qui les a unis autour de Son appel, et comment le bien a déployé les ailes de Ses faveurs au-dessus d’eux et a fait couler pour eux des ruisseaux de Sa bénédiction. Toute la communauté s’est ainsi retrouvée enveloppée dans une merveilleuse prospérité. »[11]

Cette unité leur permit d’avancer au-delà de leurs frontières et de créer l’un des empires les plus grands et puissants de l’Histoire[12]. L’imam ‘Alî (as) dit durant le règne du deuxième calife lorsque ce dernier lui demanda un conseil sur une question militaire : « Aujourd’hui, les Arabes, même s’ils sont peu en nombre, sont grands en raison de l’islam et forts en raison de leur unité. »[13].

Le respect entre les générations

L’un des plus grands dangers que peut rencontrer une nation est le manque de respect et de communication entre les différentes générations qui la composent. En effet, lorsque les ainés ne sont pas bienveillants envers les jeunes et que ces derniers, à leur tour, ne respectent pas les ainés, alors on peut parler d’échec au niveau intergénérationnel. Or, l’entente à ce niveau est pourtant primordiale pour l’épanouissement de la société. Nos sociétés modernes où la vie matérielle est devenue le centre de l’organisation sociétale sont les meilleurs témoins de cette menace. Prenons comme exemple un phénomène qui est grandissant dans l’actuelle civilisation occidentale : il est très commun d’apercevoir des parents se désintéresser et se déconnecter de leurs progénitures quand ces derniers dépassent l’âge légal mineur. Ces derniers quand ils grandissent ne gardent qu’un contact très limité avec leurs parents âgés qui, en grande partie, finissent dans la solitude la plus absolue. Cette relation à deux sens perpétue ce schéma en créant un cercle vicieux caractérisé par ce manque de compassion.

L’imam ‘Alî (as) dit dans l’un de ses sermons :

« Les jeunes d’entre vous devraient suivre les aînés alors que les aînés devraient être bons à l’égard des jeunes. Ne soyez pas comme ces gens durs de l’ère antéislamique qui ne faisaient d’effort en matière de religion ni ne pensaient à Allah. Ils sont comparables à des œufs cassés dans le nid d’un oiseau dangereux, car la vue de leur état, cassé, fait pitié, mais les garder intacts voudrait dire la production d’une nouvelle génération dangereuse. »[14]

Le grand commentateur de « Nahj Al-Balâgha », Ibn Maytham Al-Baḥrânî, commente cet extrait par les mots suivants :

« Il (as) a ordonné leurs jeunes de suivre les aînés car les aînés ont plus d’expérience, de science, de logique et de fermeté. C’est pour cela qu’ils sont plus aptes à être suivis ! Et il a ordonné leurs aînés d’être bons envers les jeunes car les jeunes sont dans une position de faiblesse et ils méritent d’être traités avec clémence et pardon car ils comprennent les choses dans une moindre mesure. Par ailleurs, il a commencé par sermonner les jeunes car ils ont plus besoin d’être éduqués. Le but de ces ordres est que leurs affaires soient stables et qu’ils deviennent proches les uns envers les autres.»[15].

Ensuite, l’émir des croyants (as) continue ce sujet en demandant à son audience de ne pas être durs entre eux – notamment en opposant jeunes et aînés – et indifférents aux principes religieux comme l’étaient les gens de la période préislamique. Ainsi, ils les comparent à des œufs cassés d’un oiseau dangereux : certes leur situation peut attirer la pitié mais les laisser comme ils sont sans changement donnera comme résultat une génération de dangereuses bêtes ! Il est donc indispensable de couper court à ce phénomène qui se répète en réformant cette société qui l’engendre.

Le délaissement de l’interdiction du blâmable

L’imam ‘Alî (as) déclare à propos du danger de délaisser le fait d’ordonner le bien et d’interdire le blâmable qui menaça les peuples du passé :

« Ne prenez pas Son courroux à la légère et n’oubliez pas Sa force, car Allah le Glorifié n’a maudit le siècle passé que parce qu’ils ont arrêté de se conseiller dans le bien et de s’interdire le mal. En fait, Il a maudit les insensés pour avoir commis des péchés, car ils avaient abandonné la condamnation du mal. »[16]

Ordonner le bien et interdire le blâmable font partie des 10 furû‘ ad-dîn (obligations et devoirs en islam) au même titre que les prières obligatoires ou le jeûne du mois de Ramaḍân. Rappelons, ici, la définition de ces deux principes fondamentaux. Ordonner le bien (al-’amr bil ma‘rûf) est le fait d’inciter une personne, un groupe ou une société à faire le bien, notamment au moment où ils ne le font pas. Interdire le blâmable (an-nahyî ‘an al-munkar) est le fait d’interdire une personne, un groupe ou une société de désobéir aux ordres de Dieu.

Une société est constituée d’individus. C’est pour cette raison qu’il est important de les inciter au bien et à l’obéissance de Dieu pour que toute la communauté dans son ensemble soit bien guidée sur la voie de l’islam. Ces deux obligations sont donc la base de la survie de la religion puisque sans elles la religion ne devient qu’un folklore ou une tradition héritée des parents mais vidée de son sens original. Ce sont donc deux facteurs de réussite pour une société, comme le Saint Coran l’indique : « Que soit issue de vous une communauté qui appelle au bien, ordonne le convenable, et interdit le blâmable. Car ce seront eux qui réussiront. »[17]

La patience

L’émir des croyants ‘Alî (as) dit :

« Réfléchissez à la condition des croyants passés qui vous ont précédés. Quelles détresses et quelles épreuves ils ont subies ! N’étaient-ils pas ceux qui ont porté les fardeaux les plus lourds d’entre tous les gens, et dans les circonstances les plus contraignantes dans le monde entier ? Les pharaons les ont pris pour esclaves. Ils leur ont infligé les pires punitions et les souffrances les plus amères. Ils n’ont cessé de rester dans cet état de terrible disgrâce et d’assujettissement extrême. Ainsi, Allah ayant vu combien ils ont été patients face à leurs peines, par amour pour Lui, et à supporter les détresses, par crainte de Lui, Il leur a offert la possibilité de fuir le malheur des épreuves. Il a alors changé leur disgrâce en honneur et leur peur en sécurité. Par conséquent, ils sont devenus des rois puissants et des chefs notables, et les faveurs d’Allah à leur égard se sont déversées à un degré que leurs propres souhaits n’avaient pas atteint. »[18]

La patience est une qualité indispensable pour le croyant. En effet, elle est, dans la perspective islamique, l’arme avec laquelle tout serviteur de Dieu doit s’équiper face aux problèmes de la vie qui sont très nombreux. Ce bas-monde est difficile et, dans beaucoup de cas, injuste. Il faut donc patienter pour Dieu en face des soucis liés à la dureté de l’injustice et de l’oppression, à la privation qui se trouve dans la pauvreté, à la pénibilité et souffrance de la maladie, etc.

C’est dans ce contexte que l’émir des croyants (as) par ces magnifiques paroles nous rappelle que nous ne sommes pas les seuls dans cette situation. Des peuples passés ont aussi dû endurer de terribles souffrances qui, à plusieurs égards, dépassent les nôtres. Cependant, ils n’ont jamais baissé les bras et ont continué à patienter. Cette patience n’était pas due au fait qu’ils n’avaient pas d’autres choix ou qu’ils étaient devant le fait accompli mais plutôt parce qu’ils aimaient Dieu et savaient qu’Il attend d’eux ce genre d’éthique. C’était « par amour pour Lui » et « par crainte de Lui » ou comme Dieu le décrit dans son Saint Livre : « et qui endurent dans la recherche de l’agrément d’Allah »[19]. Ainsi, en récompense à leur patience à toute épreuve, Il décida de les délivrer de l’oppression et d’en faire des rois puissants et dominants après avoir été un peuple dominé et faible. Dieu dit : « Nous récompenserons assurément ceux qui ont patienté pour le meilleur de ce qu’ils faisaient »[20].

La corruption

« En réalité, ce qui a ruiné ceux qui vous ont précédés était qu’ils ont refusé aux gens leurs droits, qu’ils devaient alors acheter, et qu’ils ont dirigé les gens vers le faux, qu’ils ont alors suivi »[21].

C’est avec ces mots dans l’une des lettres du livre que l’imam ‘Alî (as) affirme que l’une des raisons de la chute des peuples passés est qu’ils privaient les gens de leurs droits, ce qui créa de la corruption dans la société puisque pour acquérir ces droits qui leur reviennent légitimement et dont ils ont besoin dans leur vie, ils sont obligés de les « acheter », c’est-à-dire de payer des pots-de-vin. Et c’est un phénomène que l’on observe abondamment même à notre époque dans certains pays où le plus simple des droits – tels que le fait de demander un papier administratif – ne peut être effectué s’il n’est pas précédé d’une sorte de bakchich. Le résultat est que toute l’éducation de la population, qui en est bien obligée, se base sur cette corruption qui implique des comportements immoraux, néfastes et illégaux.

Il est primordial de rappeler un point. Comme son titre l’indique clairement, cette lettre a été émise par l’imam ‘Alî (as) « lors de son accession au califat, aux officiers de l’armée ». Ce contexte a son importance. En effet, l’imam ‘Alî (as), à la prise de l’autorité califale, veut insister à ses officiers militaires sur le danger se trouvant dans la corruption, fléau qui pourraient les attirer vu leur position militaro-politiques qu’ils s’apprêtent à avoir sous son califat.

C’est pour toutes ces raisons que l’imam ‘Alî (as) considère que l’un des droits que doit octroyer le gouverneur à son peuple est le fait de leur donner pleinement leur dû :  « Pour ce qui est de votre droit sur moi, c’est que je vous conseille, que je vous paye votre dû dans sa totalité »[22]

Rejeter l’orgueil et rester humble

« Tirez une leçon de ce que les nations arrogantes, antérieures à vous, avaient subi de la part de la Puissance de Dieu, de Ses attaques, de Ses charges et de Ses châtiments. Considérez comment les morts gisent joues et flancs par terre. Demandez à Dieu de vous secourir contre les dangers de l’arrogance autant que vous lui demandez de vous protéger des vicissitudes du temps. Si Dieu avait permis l’orgueil à l’une de ses créatures, il aurait commencé par le permettre à Ses prophètes et Ses élus. Mais, gloire à Lui, Il leur fit détester l’orgueil et se plut à leur humilité. Et eux se prosternèrent front contre terre, se comportèrent avec modestie et affabilité envers les croyants et étaient des gens faibles. Dieu les éprouva par la faim, les peines, la peur et l’angoisse, et ce pour faire ressortir leur valeur. »[23]

L’émir des croyants (as) avertit ici d’une caractéristique extrêmement négative qui touche beaucoup de personnes mais aussi de nombreux peuples entiers, à savoir l’orgueil. L’orgueil est lorsqu’une personne tient une opinion très avantageuse de sa propre valeur aux dépens de la considération due à autrui. Bien évidemment, il est souhaitable que tout individu ait envers sa propre personne un amour propre et une bonne estime mais pas au point où cela le pousse à adopter mépris et déconsidération envers les autres.

Certains peuples en sont même arrivés à un niveau d’orgueil qui les incita à refuser la vérité divine et à tuer les messagers de Dieu, comme le Saint Coran l’indique : « Est-ce qu’à chaque fois, qu’un Messager vous apportait des vérités contraires à vos souhaits vous vous enfliez d’orgueil ? Vous traitiez les uns d’imposteurs et vous tuiez les autres. »[24]

Ainsi, l’imam ‘Alî (as) conseille de tirer une leçon du sort qui toucha les nations arrogantes dans le passé. Ces mêmes personnes qui se pensaient au-dessus des autres et qui sont maintenant enterrées sous terre comme le reste de l’Humanité de leur époque. Par ailleurs, il ajoute que si Dieu avait autorisé l’orgueil, Il l’aurait permis à Ses prophètes et élus, étant réellement les meilleurs de ses créatures. Mais Dieu a choisi d’interdire catégoriquement l’orgueil sans exception et a ordonné à Ses prophètes d’être humbles et modestes car c’est la seule voie qui mène à l’éducation de l’âme et au chemin de l’excellence.

Conclusion

Après avoir souligné l’importance du sujet dans les textes islamiques, nous avons présenté plusieurs sujets que l’imam ‘Alî (as) considère comme des facteurs essentiels dans le processus de montée et déclin des communautés. Ces derniers peuvent être divisés en deux catégories même s’ils gardent une forte corrélation entre eux : éthico-religieux (comme le sujet du délaissement de l’interdiction du blâmable) et socio-politique (comme le sujet de la corruption). Cela démontre également clairement la vaste connaissance de l’imam ‘Alî (as) des différentes sciences qui touchent les communautés humaines de l’anthropologie à l’Histoire.

Par ailleurs, étant des phénomènes qui se répètent sans cesse dans l’Histoire, l’émir des croyants (as) met en garde ses contemporains mais aussi les futures générations musulmanes des défauts qui produisent le déclin tout en les encourageant à suivre les qualités qui engendrent la montée. Le lecteur a également pu s’apercevoir que les affirmations de l’imam ‘Alî (as) ont à plusieurs reprises été soutenues par des versets coraniques. En effet, l’imam est le plus grand connaisseur du Coran, il est même son plus grand allié selon de nombreux hadiths prophétiques. Par conséquent, il est tout à fait naturel de le voir maîtriser les divers sujets coraniques et d’inscrire son discours dans leur optique.

Pour conclure, il est important de rappeler que « Nahj al-Balâgha » n’est pas simplement une belle et éloquente œuvre littéraire – surtout dans sa version originale en arabe – mais c’est également la pensée d’un homme exceptionnel qui fut l’élu de Dieu, l’imam des musulmans et le successeur légitime du prophète. Il doit donc également être lu comme un guide divin, tant au niveau personnel qu’au niveau communautaire. Concernant notre sujet, il est clair que l’imam ‘Alî (as) a voulu par les différents points abordés guider les musulmans afin de les mener au sommet civilisationnel et d’y rester tout en s’éloignant du déclin.

Et que les meilleures louanges soient à Dieu.

Notes

[1] Coran 4:26

[2] Coran 3:140

[3] Ash-Sharîf ar-Raḍi. Voie de l’éloquence. Traduit par Ahmed Mustafa. Ketabak, 2020, sermon 192 p. 282.

[4] Coran 3:137

[5] Coran 30:9

[6] Ash-Sharîf ar-Raḍi, op. cit., lettre 78 p. 443.

[7] C’est un thème qui est aussi central dans le Saint Coran, par exemple dans le verset suivant : « Certes, cette communauté qui est la vôtre est une communauté unique, et Je suis votre Seigneur. Adorez-Moi donc » (Coran 21:92)

[8] Ash-Sharîf ar-Raḍi, op. cit., sermon 192 p. 283.

[9] Idem.

[10] Ibid., sermon 192 pp. 282-283.

[11] Ibid., sermon 192 p. 284.

[12] Cependant, après une certaine période, la communauté musulmane des débuts a abandonné certains des principes islamiques et a repris des habitudes de l’ère préislamique engendrant une régression et un déclin. Voir Ibid., sermon 192 p. 285.  L’imam ‘Alî (as) les menaça même – menace qui, nous pouvons en témoigner, s’exauça – dans un autre sermon : « Allah vous retirera l’autorité de l’islam, puis Il ne vous la rendra jamais jusqu’à ce qu’elle aille à d’autres. » Voir Ibid., sermon 169 p. 169.

[13] Ibid., sermon 146 p. 192.

[14] Ibid., sermon 166 p. 228.

[15] Al-Baḥrânî, Ibn Maytham. Sharḥ Nahj Al-Balâgha. Téhéran: Daftar Nashr Al-Kitab, 1983, vol. 3 p. 315. Cet extrait du livre a été traduit par moi-même.

[16] Ash-Sharîf ar-Raḍi, op. cit., sermon 192 p. 286.

[17] Coran 3:104

[18] Ash-Sharîf ar-Raḍi, op. cit., sermon 192 p. 283.

[19] Coran 13:22

[20] Coran 16:96

[21] Ash-Sharîf ar-Raḍi, op. cit., lettre 79 p. 443.

[22] Ibid., sermon 34 p. 63.

[23] Ash-Sharîf ar-Raḍi. Nahj Al-Balagha (La Voie de l’éloquence). Traduit par Dr. A. Obeid. Beyrouth: Dar Al-Biruni, 2004, sermon 192 p. 265. Pour cet extrait, la traduction d’Obeid a été préférée car plus fidèle au sens original.

[24] Coran 2:87

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